Le terme de « grossesse précieuse » vient certainement d’une création et d’un usage des professionnels de la maternité avant d’être un terme réutilisé par les femmes et les couples. Presque comme pour reprendre à leur compte cette sorte de diagnostic que les soignants ont fait des conditions de survenue de cette grossesse dont les efforts de soins qui l’ont précédée.

Il me semble que ce ne sont pas les femmes qui ont inventés ce terme. On le retrouve dans les courriers des professionnels, notamment en PMA, ou même en surfant sur internet comme une expression typique de leur langue de spécialiste que les femmes relèvent comme tel.

On peut lire : « Je vous adresse Madame X, grossesse précieuse », « On m’a dit que c’était une grossesse précieuse », « Le médecin a confirmé que j’avais un grossesse précieuse ».

Et même si ce terme n’est pas utilisé fréquemment, il traîne souvent dans le monde médical comme quelque chose qui chiffonne et qui agace.

Les professionnels utilisent ce terme pour désigner ces grossesses, hors du commun par rapport à leur champ d’exercice et leur pratique :

  • Que ce soit pour ces grossesses inespérées parce que tardives où le précieux se conjugue avec l’âge avancé de la mère (par exemple, à 45ans seulement 20 % des grossesses sont spontanées ).

  • Que ce soit après un parcours de stérilité douloureux et ingrat ponctué de grossesses perdues, d’avortement répétés et d’espoirs déçus, mais enfin récompensé.

  • ou après un parcours rebelle à tous les soins dispensés en PMA, alors même que la résignation l’avait emporté.

  • ou encore une grossesse survenant là où la science et la médecine ne donnent pas cher pour sa possibilité, comme c’est le cas pour certaines infertilités et certaines pathologies.

Les femmes et les couples ont repris à leur compte ce terme de « grossesse précieuse ». Car il fait écho à leur vie et vient donner reconnaissance et confirmation à un vécu intime :

  • le temps d’avant la grossesse, celui de l’attente, des déceptions, des blessures, des pertes, des contraintes des soins.

  • le temps de la grossesse ou l’inquiétude et la peur sont parfois trop présentes, avec des fantasmes de perte ou de difficultés à pouvoir maintenir ou garder la grossesse. « J’ai vécu dans la peur quasi-constante de perdre le bébé pendant la grossesse » dit cette jeune femme enceinte après cinq tentatives de FIV.

« Grossesse précieuse », c’est un « mot en plusieurs mots » comme le dit le linguiste Jean Haber, devenu nécessaire pour traduire une certaine réalité. C’est un mot composé de deux autres mots comme on en invente tous les jours. Lorsqu’ils ne disparaissent pas et qu’ils perdurent, ils viennent dire et décrire quelque chose de la réalité puisqu’ils deviennent nécessaires pour en parler et qu’ils restent dans l’usage.

Mais les professionnels et les femmes ne parlent pas vraiment de la même chose lorsqu’ils utilisent ce mot composé, cette unité lexicale qui pour Danielle Corbin, linguiste, dépasse le lexique conventionnel et demande une certaine grammaire associative. Ces expressions linguistiques note-elle conviennent à un moment donné pour la dénomination de certaines catégories référentielles. Lorsqu’ils dépendent fortement de l’influence du domaine qu’ils décrivent, ils subissent un certain figement syntaxique, une certaine fixation du sens étroitement liée au domaine de référence. Utilisés ailleurs, ils bénéficient d’une sémantique plus libre. Dans le domaine médical on parle d’autres catégories de grossesses comme « la grossesse arrêtée », « la grossesse induite », « la grossesse gémellaire »

Une « grossesse précieuse » fait référence pour les professionnels de la maternité, dans leur domaine, à la catégorie des grossesses dont les conditions de survenue sont difficilement envisageables par la science médicale, où encore où elle peine dans ses efforts à les faire venir. Là où rationnellement le savoir et les techniques butent dans la tentative de maîtrise et de contrôle du vivant, là où il sera peut-être difficile de contrôler l’évolution et le maintien de la grossesse. S’y énonce peut-être quelque chose de la limite du pouvoir de faire et du savoir faire comme si la « grossesse précieuse » se situait dans la limite du possible. Une limite que l’on tente de reculer sans cesse et qui représente un coût certain, et pas seulement pécuniaire, pour la science médicale et la société.

D’ailleurs, dans ce domaine, grâce aux progrès de la science médicale et des techniques, la catégorie des « grossesses précieuses » a évolué. Il y 20 ans une grossesse à 40 ans était «une grossesse précieuse » parce que rare par rapport à l’âge de la mère alors qu’aujourd’hui elle devient presque habituelle. La grossesse gémellaire est, elle aussi sortie de cette catégorie, vu l’augmentation de leur fréquence grâce à la procréation médicalement assistée. Les progrès dans le traitement des infertilités permettent la survenue de grossesses dans des contextes où autrefois il fallait se résigner à ne pas naître voir naître d’enfant parce que la médecine restait impuissance et la procréation médicalement assistée balbutiante. Certaines « grossesses précieuses » d’autrefois sont aujourd’hui des « grossesses banales ».

Lorsque le terme de « grossesse précieuse » est repris par les femmes ou les couples, il me semble que la fixation sémantique est moins référencée au domaine médical qu’à leur problématique existentielle, ce désir d’enfant si difficile à faire advenir, ce parcours douloureux pour être parent, cette blessure intime qui taraude les échecs et les attentes, cette peur de perdre ce qui semble enfin être réussi et la reconnaissance par les professionnels de leurs difficultés. Les enjeux narcissiques y sont toujours de taille avec, parfois, des aléas redoutables. On sait bien que désirer être enceinte ce n’est pas forcément désirer un enfant.

Voilà une jeune femme à terme, en début de travail, reçue la nuit aux urgences de la salle des naissances par la sage-femme de garde et qui lui annonce sitôt que celle-ci l’aie saluée : « Je suis une grossesse précieuse ». Elle n’a pas dit « C’est une grossesse précieuse » mais s’est identifiée toute entière aux enjeux de cette grossesse obtenue après un long et pénible parcours d’aide à la procréation médicalement assistée.

Ailleurs sur des blogs, on peut lire en ce moment :

«

 J’ai passé ces derniers mois à profiter de mon bonheur évidemment ( du bébé). Mais en parallèle, j’ai dû mener un vrai travail de reconstruction, qui n’est d’ailleurs pas terminé. Après des années quasiment dédiées au « projet bébé », où je n’ai vécu ( je devrais même dire où notre couple n’a vécu) qu’au rythme des protocoles de FIV, des calendriers, des attentes, des angoisses, j’ai ressenti une réelle sensation de vide…..J’avais tendance à tout organiser, à tout penser en fonction de la PMA. Je ne vivais que pour ça, que par ça, on peut presque dire que je ne me définissais que par mon parcours de PMA. 

»
Se définir comme « une grossesse précieuse », c’est peut-être parfois du même ordre. Comme si toute l’identité était résumée là et que c’était la seule et unique façon de se penser et de se définir, là où se réduit et se concentre la problématique existentielle autour du désir d’enfant.

Mais ce qui arrive inévitablement lorsque les femmes se prévalent d’une « grossesse précieuse » auprès des professionnels c’est un cortège de malentendus puisque personne ne parle de la même chose.

On pourrait imaginer que s’adresser ainsi aux professionnels de santé c’est les informer et se situer dans une catégorie diagnostic. Ces catégories qui leur sont si chères et qui déterminent des prises en charge et des conduites à tenir très spécifiques. Un peu comme on fait valoir hypertension  ou son kyste à l’ovaire.

Les professionnels sont familiers de ce genre de réduction diagnostique, en maternité comme ailleurs. Il n’est pas rare d’entendre parler de la MAP ou du siège admis dans la nuit. On sous-entend évidemment, Madame X qui a une menace d’accouchement prématurée, Madame Y qui a un bébé en siège. Il s’agit d’une pensée opératoire et technique que les usagers identifient rapidement.

Mais il n’y pas de catégorie de soins pour une « grossesse précieuse ». Il n’y a pas de conduite à tenir, ni de protocoles spécifiques.

Les demandes et les attentes d’une prise en charge face aux professionnels induisent alors des confusions où les professionnels eux-mêmes ne savent parfois plus se situer. On peut voir poindre ici ou là un certain malaise ou de l’agacement, voire parfois un soupçon de culpabilité.

Tout se passe comme si c’était une demande personnelle, subjective, née de la problématique existentielle qui était formulée là, sous couvert d’une demande objective de soins professionnels.

Tout se passe comme si ce qui est demandé c’est du « plus ». Du « plus » que pour les autres grossesses.

Plus d’attentions, plus de soins, plus d’investissements, plus de préoccupations, un « traitement » pourrait-on dire, différent, qui ressemblerait presque à un traitement de faveur.

Du « Plus » pour cette grossesse qui a coûté « plus » que les autres grossesses. Plus en temps, en argent, en frustrations, en déceptions, en blessures, en espoirs, en soins, en contraintes, en souffrances que toutes ces grossesses qui arrivent facilement.

Tout se passe comme si par cette demande la « grossesse précieuse » avait plus de prix ou encore plus de valeur qu’une autre.

C’est bien cet adjectif « précieuse » qui évoque à l’esprit le grand prix, le grand coût, la grande valeur.

Or pour les professionnels c’est la grossesse en elle-même qui est précieuse, quelle qu’elle soit, quels que soient ses conditions de survenue et ses conditions évolutives, même si certaines grossesses apparaissent comme extra-ordinaire, comme sortant de l’ordinaire aux vues des connaissances scientifiques et des pratiques de soins du monde médical.

Le professionnel de santé dont l’expertise concerne la maternité considère forcément la grossesse, l’enfant à venir et la future mère comme l’objet de ses bons soins. Sans grossesse il n’a plus lieu d’exercer ses compétences spécifiques. Elle est ce qui le définit comme soignant. Elle est ce qu’il investit et ce qui le motive. Elle est son bon objet ( bon objet de soins).
Comment pourrait-il s’estimer lui-même comme bon soignant s’il venait à mener des conduites à tenir, des prises en charge discriminatoires, des pratiques subjectives visant à favoriser, à s’investir « plus » pour certaines grossesses au détriment des autres ?

Il aurait du coup une attitude totalement subjective et injuste.
Il ne peut pas donner plus d’importance, plus de valeur à une grossesse qu’à une autre, au risque de se dévaloriser ou d’invalider le bon sentiment qu’il a de lui-même en tant que soignant. Elle ne peut pas compter plus, même s’il sait que parfois elle coûte plus à la future mère, au couple ou à lui même , le soignant. Car lui aussi fait l’expérience au quotidien que certaines grossesses lui coûtent plus en terme de surveillance, de soins, d’actes à faire, de conduites à réfléchir, de stress ou de fatigue au travail. Mais ce ne sont pas forcément les mêmes. Notamment en ce qui concerne les grossesses à risques ou à hauts risques, qu’il surveille de façon intensive, qui lui coûtent donc cher en terme de soins, d’investissement et d’accompagnement et qui peuvent lui paraîtrent extrêmement précieuses. Ce sont les catégories diagnostiques, les conduites à tenir, les traitements, les protocoles élaborés avec une rationalité et une objectivité scientifique qui veillent à la justice des soins. Afin qu’il soit donné à chacun ce dont il a besoin en terme de soins et non pas en fonction de qu’il veut et demande. Pour ce faire, ces catégories évacuent complètement la dimension personnelle et sa subjectivité. Ils sont techniques et « mettent le sujet entre parenthèse » comme le dit si bien Lebrun au sujet de la pensée médicale. Mais du coup ils apparaissent comme justes, équitables, reproductibles d’une prise en charge à l’autre lorsque le contexte est le même.

Or voilà qu’une demande subjective et personnelle, formulée de façon déguisée, par l’utilisation de ce qui ressemble à une catégorie de soins, « la grossesse précieuse », vient toucher le professionnel lui-même dans sa propre subjectivité. Là où il n’y a plus de protocoles ou de prescriptions rationnelles pour savoir faire, là où il n’y a plus qu’un savoir être qui fait appel à des qualités d’un autre ordre, moins techniques, plus humaines, plus relationnelles.

S’il peut se sentir menacé ou agacé par une telle demande c’est bien parce qu’il sait consciemment ou confusément que la subjectivité, la relativité, l’incertitude se mêlent aux décisions et aux actes posés objectivement et rationalisés par une pensée scientifique.

Il sait bien que pour certaines grossesses il fait plus d’actes ( de consultations, de monitorings, de bilans, d’échographies) que pour d’autres qui évoluent de la même façon. Simplement parce que sa propre subjectivité ou la subjectivité de la future mère, souvent en termes d’inquiétudes ou d’angoisse, prennent le pas sur la rationalité et l’objectivité scientifique.

Voilà deux décisions récentes de voies d’accouchement prises en réunion médicale ou la subjectivité de la patiente a été complètement prise en compte par la subjectivité des soignants :
  • une jeune femme à terme, avec une maladie de Willebrandt qui a accouché une première fois par césarienne pour SFA et dont la grand-mère est décédée à l’accouchement ne veut pas accoucher voie basse pour son deuxième bébé. Elle a eu une césarienne.

  • Une femme de 45 ans, primipare, enceinte par don d’ovocyte en Espagne avec donneur, ne veut pas accoucher par voie basse après une grossesse tout à fait normale. Elle a eu une césarienne.

Les soignants et les femmes ou les couples s’entendent donc sur le fait qu’il y a un coût et un prix important à payer pour certaines grossesses plus que pour d’autres. Ils font collusion à ce niveau autour de l’idée d’un coût et d’un prix à payer, autour du fait qu’il y a du « précieux » en jeu. Mais il y a comme un quiproquo autour de ce terme qui pour les uns résonne de leur problématique existentielle rivée au désir d’enfant et pour les autres résonne de ce qui les fait être de bons soignants.

Par ailleurs cette impression ou cette idée qu’il faudrait donner plus que nécessaire dans la prise en charge de ces « grossesses précieuses » glisse inévitablement sur le versant de la subjectivité vers des enjeux plus obscurs, plus inconscients, personnels, intimes.

Avec le réveil de la notion de préférence, chacun peut entendre le bruit de fond personnel, de sa propre histoire qui augmente et brouille la relation soignant-soigné.

Car ce qui est mis en scène c’est un soignant sous la forme d’une figure maternelle, et l’image est encore plus saisissante pour la sage-femme, qui prend soin par ce qui ressemble à un maternage dans les soins aux corps, qui rassure, soulage et contient et fait fonction de pare-excitation des craintes et des angoisses comme la mère. Il donnerait plus ou moins de façon injuste, comme une mère ou un parent qui ne donne pas le même amour, le même attachement, la même reconnaissance à ses enfants. De quoi secouer chez chacun, les histoires de jalousies, de rivalité, de fratrie, de déchirements affectifs actuels ou anciens. Que l’on puisse être désiré plus ou moins, que l’on puisse être aimé plus ou moins, que l’on puisse compter plus ou moins, que l’on puisse être un mauvais parent ou une mauvaise mère ? Voilà ce que l’on pourrait entendre en bruit de fond.

Et puis cette grossesse, cet enfant porté là avec cette « grossesse précieuse », n’est-il pas ipso facto un « enfant précieux ». Serait-il plus précieux qu’un autre ? Un enfant a-t-il plus de prix qu’un autre ?

On retrouve ici les mêmes confusions et les mêmes collusions. Car si tout le monde peut s’entendre sur le fait qu’un enfant ça n’a pas de prix, tout le monde sait aussi qu’il en a coûté beaucoup parfois pour le voir naître que ce soit du côté des parents ou des soignants.


Une grossesse et son terme, çà coûte toujours de toute façon, là où elle trace le chemin de la maternité, de la maternalité comme l’appelle Racamier, eu égard aux transformations physiques et psychiques qu’elle sollicite. Accepter de changer, accepter d’être changée physiquement et psychiquement, renoncer et perdre celle qu’on était avant puis celle qu’on était pendant la grossesse. Désinvestir t réinvestir, perdre pour…renoncer pour…

Ce travail avec ses étapes, ses moments plus ou moins intenses est toujours pour chaque mère un cheminement privé, personnel et individuel qui doit bénéficier à l’enfant.

Dans le cas de ces « grossesses précieuses », la grossesse est surinvestie, de la part des futurs parents comme par les soignants dans la mesure où ce sont aussi des grossesses généralement surinvesties par la médicalisation, plus surveillée, voire plus pathologisée.

C’est l’enfant qui parfois en paye le prix. Que ce soit par défaut ou par excès. Que ce soit parce qu’il risque d’être mal ou trop investi.
Les bénéfices et les gratifications narcissiques que la mère retire de la grossesse sont d’autant plus importants que le désir d’enfant a été exacerbé parce que contrarié. La grossesse et l’enfant viennent réparer un narcissisme blessé chez des parents qui se vivent différents des autres, de ceux qui ont des enfants « facilement », comme s’ils avaient eux une anormalité, une infirmité là où les autres sont dans la normalité.

Dans ce cas la future mère risque parfois de rester accrochée à ses propres bénéfices narcissiques, comme de vérifier son intégrité corporelle et psychique sur le mode d’être «  capable de » ; être capable d’être enceinte, être mère, pouvoir faire un enfant. Les préoccupations, les attentions dont elle va bénéficier autour d’elle, y compris l’investissement des soignants et le surinvestissement médical lui rendent difficile le renoncement aux bénéfices et aux gratifications narcissiques personnels, leurs transformations et leurs réinvestissements au profit de l’enfant.

De l’autre côté, l’enfant lui-même peut se voir surinvesti dans la continuité d’une grossesse elle –même surinvestie. C’est celui dont on attend beaucoup parce qu’on l’a beaucoup attendu. Avec des comportements de surprotection, de craintes démesurées et des attitudes anxieuses comme la multiplication des consultations pour vérifier qu’il va bien.

Dans ce cas là aussi un travail de renoncement est nécessaire. Renoncer à la fascination d’un enfant merveilleux, d’un enfant thérapeute de la souffrance et des blessures des parents pour accepter un enfant ordinaire, qui aura le droit de développer sa vie psychique autonome et ses propres compétences.

« 

En règle générale, les problématiques conceptionnelles retentissent sur le déroulement de la gestation et sur les interactions précoces parents- enfants 

» écrit Michel Soulé.

Les enfants nés de ces « grossesses précieuses » doivent faire avec les excès du désir d’enfant : trop désirés, trop attendus, trop investis. Les problématiques du désir d’enfant et de sa réalisation se transmettent aux liens d’attachements.

A son tour Willi Pasini pense que « Les bons enfants à venir sont ceux qu’on peut désirer sans qu’ils soient indispensables. Ce sont des enfants sur lesquels on peut projeter un désir en espérant qu’il ne s’agisse pas d’un besoin….Ceux au fond dont on pourrait se passer.

Mais voilà, nous vivons une époque ou désormais l’enfant est généralement un enfant désiré depuis la maîtrise de la contraception, de la possibilité d’avorter (IVG ou IMG) où disparaissent ceux qui ne le sont pas et toutes les aides de l’assistance médicale à la procréation.

D’après une étude récente de l’INED de novembre 2007, 60% des femmes entre 20 et 44 ans prennent la pilule. 59 % des grossesses étaient programmées en 1970 juste après la loi Neuwirth autorisant la contraception. Actuellement l’INED estime à 85% les grossesses programmées et à deux tiers le taux de naissances prévues et programmées. Même l’intervalle entre deux grossesses est planifié. Il avoisine les 3 ans.

C’est dire combien l’enfant est devenu un « bien précieux et rare » puisque le plus souvent désiré, donc supportant plus intensément encore les projections et les attentes des parents. La norme c’est l’enfant « désiré », donc planifié et forcément d’autant plus idéalisé. Toute grossesse devient d’autant plus une précieuse grossesse.

Du côté de ceux qui désirent un enfant et ne le voient pas venir le désir s’exacerbe encore un peu plus. Ils sont dans la norme puisqu’ils désirent cet enfant mais butent sur sa réalisation là où les autres semblent en avoir la maîtrise et le contrôle. Ils vont s’adresser non plus à une médecine curative mais à une « médecine du désir » comme l’appelle Geneviève Delaisi de Parceval comme support et moyen de réalisation de leur désir d’enfant. C’est là que la maîtrise de ce désir semble se concentrer ou se rassembler autour de connaissances et de moyens sans cesse plus importants. Un peu comme si dans l’imaginaire tout pouvait devenir possible, qu’il suffirait d’un peu de temps et d’attendre.

Les professionnels de la PMA sont identifiés comme les spécialiste de cette médecine du désir, ceux qui font « plus » et font plus d’efforts que les autres en direction de la maîtrise.

S’il lui était donné la parole à ce désir d’enfant, tel qu’il traverse actuellement notre société, on pourrait certainement l’entendre réclamer avec une voie infantile teintée de cette pensée magique et de la croyance à la toute puissance : « Je veux, j’ai droit à …. », « Je veux un enfant, j’ai droit à un enfant. »

N’est-ce pas ainsi que résonne l’écho de ce discours lorsque les femmes qui se prévalent d’une « grossesse précieuse » auprès des soignants semblent réclamer « plus », comme un droit allant de paire avec cette grossesse si difficile à faire venir ?

La tentative de maîtrise de ce désir repose sur les possibilités dont s’est dotée la connaissance scientifique médicale et les nouvelles techniques qu’elle a développées. A travers l’observation scientifique qui envisage des liens logiques, rationnels et reproductibles entres les causes et les effets, le corps devient une machine sur lequel on semble pouvoir exercer un pouvoir et un contrôle de plus en plus important. De là à développer une sorte de certitude de pouvoir contrôler et maîtriser le vivant, il n’y a qu’un pas.

Le cas de la « grossesse précieuse » fonctionne comme un leurre de la maîtrise de ce désir à l’hameçon duquel la science médicale a sérieusement mordu. Mais il fait poindre en même temps la désillusion, celle où il faut bien avouer qu’encore une fois, et heureusement pour nous, il nous échappe. C’est comme une ligne d’horizon où le ciel et la terre se rejoignent, où l’on peut croire qu’ils ne font plus qu’un. La ligne d’horizon est bien là, comme la « grossesse précieuse », mais on a beau s’en rapprocher ciel et terre restent à chaque fois disjoints.

Certes la grossesse est là, comme une vérification de ce pouvoir et de ce contrôle, ou alors elle se maintient en même temps que les soignants interviennent comme pour vérifier que ce sont eux qui lui permettent de durer. Le pouvoir et le contrôle semblent démontrés. Mais en même temps elle permet d’évacuer, de masquer et de faire oublier ce qui n’est pas possible, comme un arbre qui cache la forêt. Comme quelque chose qui arrive dans la réalité pour en faire oublier une autre.

Celle où l’intervention et les efforts de maîtrise restent vanité et se soldent par l’échec, les déceptions, les frustrations et les manques.

D’ailleurs l’étude de l’INED citée précédemment souligne également qu’un tiers des naissances échappent aux efforts de programmation et que cette proportion reste stable. Tout comme on sait que le nombre d’IVG reste stable malgré les progrès réalisés dans la contraception.

La maîtrise du désir de ne pas voir de grossesse arriver ou de ne pas avoir d’enfant semble aussi incertaine que la maîtrise du désir d’enfant.

Cependant les femmes, les couples comme les soignants ont tous envie d’y croire et l’on investit d’autant plus volontiers le soignant de tels pouvoirs qu’on lui délègue en même temps la possibilité de contrôler son désir.


Lorsque les femmes font valoir leur « grossesse précieuse » auprès des soignants, ne serait-ce pas aussi pour faire appel aux formidables pouvoirs qu’elles leur délèguent, pour être protégées de cette terrifiante angoisse qui les prend de perdre cet enfant, pour être rassurées et contenues, elles qui vivent constamment avec la peur de le perdre au cœur même de l’attachement ?

Les soignants apparaissent comme les auxiliaires de ce pouvoir à travers l’agir qu’ils développent dans les activités de soins.

Voilà une jeune femme primipare à qui le médecin et la sage-femme annoncent devant une échographie muette des cœurs du bébé, la terrifiante nouvelle de sa mort. Sa première réaction a été de se tourner vers eux pour leur demander : « Vous ne pouvez pas faire quelque chose ? ». Comme si les soignants pouvaient être dépositaire du pouvoir et du contrôle sur la vie.

Lorsque les soignants sentent pointer le malaise, l’agacement, voire un soupçon de culpabilité devant ces femmes qui font valoir leur grossesse précieuse n’est-ce pas aussi parce qu’ils savent consciemment ou du moins confusément qu’ils ne peuvent pas faire « plus », c'est-à-dire avoir le contrôle et la maîtrise du vivant, même si cette croyance sous-tend plus ou moins constamment leurs pratiques et parfois leurs convictions ? Car même s’il fait un acte de plus, une consultation, un examen, un monitoring, même s’il agit plus, il sait bien quelque part que rien n’est jamais sûr, même si la logique de la science médicale repose sur la certitude car pour elle, les mêmes actions doivent inévitablement générer les mêmes conséquences.

L’angoisse qui accompagne ce jeu de la maîtrise fait ainsi sa ronde tour à tour auprès des soignants, auprès des femmes ou des futurs parents.

Pourquoi ce terme de « grossesse précieuse » n’a-il pas tout simplement disparu ? Certainement parce qu’au-delà d’une catégorie référencée au domaine médical il rassemble et fait parler consciemment et inconsciemment un ensemble de problématiques, complexes, ambivalentes, partagées par les soignants, les femmes et les futurs parents.

« Un mot en plusieurs mots » qui ouvre surtout sur beaucoup de questions.

« Au jeu du désir les cartes sont truquées et les dés sont pipés » disaient Dolto.

A une autre époque, un certain Spinoza s’était déjà exprimé à ce sujet. Ainsi peut-on lire dans « L’éthique » :

« Les hommes se croient libres, parce qu’ils ont conscience de leur volition et de leur appétit, et qu’ils ne pensent même pas en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir, parce qu’ils les ignorent »

Accompagner, ce n’est pas maîtriser.

A nous les soignants d’accompagner ces femmes, ces couples, ces enfants sans nous leurrer, attentifs, sans vouloir faire constamment, dans le savoir être certainement, présents à l’autre absolument, car c’est d’humanité qu’il est question et elle se mesure à ce prix.

Claudine SCHALCK